La sororité désigne une solidarité consciente entre femmes, fondée sur l’idée que des expériences communes de sexisme peuvent créer une alliance politique et concrète. Ce n’est ni une obligation de s’aimer, ni l’affirmation que toutes les femmes vivent la même chose. Dans sa définition la plus juste, la sororité consiste à refuser que la compétition, le mépris ou l’isolement dictent seules les relations entre femmes, et à chercher ce qui permet d’agir ensemble.
Que veut dire la sororité, exactement ?
Le mot vient du latin soror, qui signifie « sœur ». Il a été construit en parallèle de « fraternité », mais son emploi féministe ne consiste pas seulement à féminiser un mot ancien. Il attire l’attention sur une question longtemps laissée dans l’ombre : comment nommer le lien entre des personnes confrontées à des formes proches de domination, alors que l’espace public a souvent célébré les alliances masculines comme une évidence ? L’article consacré à la sororité rappelle cette filiation linguistique et les emplois politiques contemporains du terme.
Dans les usages féministes actuels, la sororité peut prendre des formes très différentes. Cela peut être laisser la parole à une collègue interrompue en réunion, croire une amie qui raconte une violence, transmettre une information utile, soutenir une grève, relayer le travail d’une autrice, ou ne pas rire lorsqu’une autre femme est humiliée. Aucune de ces situations ne suffit à elle seule à définir le mot. Ensemble, elles donnent une idée de ce qu’il recouvre : un choix de ne pas laisser une personne seule face à un mécanisme qui la dépasse.
Ce n’est pas la même chose que l’amitié
L’amitié repose sur l’attachement, la confiance, des souvenirs, des goûts parfois communs. La sororité n’exige pas cette proximité. Deux femmes peuvent ne pas se connaître, ne pas partager le même métier, le même âge, les mêmes opinions sur bien des sujets, et pourtant se soutenir face à une injustice précise.
Cette différence compte, parce qu’elle évite une attente irréaliste. La sororité ne promet pas une entente permanente. Elle ne demande pas de faire comme si les désaccords n’existaient pas. Elle pose plutôt une question pratique : même dans le conflit, peut-on refuser les réflexes qui profitent au sexisme, comme discréditer la parole d’une femme parce qu’elle dérange ou reprendre contre elle des stéréotypes que l’on dénoncerait chez un homme ?
Ce n’est pas non plus une sympathie automatique
Le mot est parfois employé comme un compliment vague : toute relation entre femmes serait, par nature, sororale. Ce raccourci efface ce qui donne au terme sa portée. Une solidarité se construit, se vérifie et peut échouer. Elle suppose de prêter attention aux rapports de pouvoir, y compris entre femmes.
Une supérieure qui protège son équipe face à des propos sexistes peut faire preuve de sororité. Une personne qui exige le silence d’une salariée moins protégée pour préserver sa propre image ne le fait pas, même si elles appartiennent toutes deux au même genre. Le mot ne décrit donc pas une identité automatique, mais une pratique et un horizon politique.
Pourquoi ce mot a-t-il pris une place si visible ?
La montée de la sororité dans le vocabulaire courant s’inscrit dans une histoire plus large des féminismes. Les mouvements féministes ont toujours compté sur des réseaux d’entraide, des collectifs, des journaux, des groupes de parole et des mobilisations. Mais le terme a gagné en visibilité à mesure que les débats publics ont davantage porté sur les violences sexistes et sexuelles, les inégalités de travail et la crédibilité accordée à la parole des femmes.
La notion de solidarité n’est évidemment pas propre au féminisme. Elle en devient toutefois un enjeu particulier lorsqu’une société apprend aux femmes à se surveiller, à se comparer ou à se présenter comme des rivales. Les images populaires de la « meilleure amie » comme de la « rivale » ont souvent occupé tout l’espace. La sororité propose un troisième chemin, moins sentimental et plus exigeant : reconnaître une situation commune sans effacer les différences.
Cette histoire dialogue aussi avec les mots qui circulent dans les manifestations. Les formules féministes des manifestations françaises montrent comment quelques mots peuvent condenser une expérience, une colère ou une revendication. « Sororité » est moins immédiatement percutant qu’un slogan court, mais il fournit souvent le cadre qui permet à des personnes de tenir ensemble une pancarte, une caisse de grève ou une conversation difficile.
Un mot politique, pas un mot réservé aux militantes
Employer « sororité » ne demande pas de maîtriser toute l’histoire des mouvements féministes. Le mot peut être utile dans une salle de classe, un service hospitalier, une association de quartier, une famille ou une équipe de travail. Son usage devient intéressant lorsqu’il aide à identifier ce qui se joue dans une situation ordinaire.
Dans un couloir, une personne entend une plaisanterie qui rabaisse une camarade. Elle peut rire pour ne pas se singulariser, détourner le regard, ou dire calmement que ce n’est pas drôle. Ce geste ne résout pas le sexisme. Il modifie pourtant la scène : celle qui était visée n’est plus seule face au groupe. La sororité se tient souvent dans cette bascule modeste, sans héroïsme forcé.
La sororité implique-t-elle que toutes les femmes aient la même expérience ?
Non, et c’est l’un des contresens les plus importants à éviter. Les femmes ne forment pas un groupe homogène. La classe sociale, l’âge, le handicap, la couleur de peau, la religion, l’orientation sexuelle, l’identité de genre, le lieu de vie ou le statut administratif modifient profondément l’accès à la sécurité, aux droits et à la parole.
Une solidarité qui ignore ces écarts peut devenir une formule confortable pour celles qui sont déjà les plus entendues. La sororité prend au contraire de la force lorsqu’elle accepte de déplacer le centre de l’attention. Cela suppose parfois d’écouter sans se justifier immédiatement, de reconnaître qu’une expérience n’est pas la sienne, ou de laisser davantage de place à celles dont la parole est habituellement mise en doute.
| Confusion fréquente | Ce que cela efface | Ce que la sororité demande davantage |
|---|---|---|
| « Toutes les femmes se comprennent » | Les différences de parcours et de protection sociale | Écouter les situations particulières |
| « Entre femmes, il faut toujours être d’accord » | Les désaccords politiques réels | Débattre sans reprendre les mécanismes de dénigrement |
| « Soutenir veut dire excuser » | La possibilité de poser des limites | Allier soutien, critique et respect |
| « Le mot suffit à créer un collectif » | Le travail concret de l’entraide | Agir, partager des ressources, prendre position |
La place des femmes trans dans la sororité
Une définition féministe cohérente de la sororité ne peut pas exclure les femmes trans. Elles peuvent être confrontées à des formes de misogynie, auxquelles s’ajoutent souvent la transphobie et la mise en doute de leur identité. Les inclure ne retire rien aux expériences des femmes cisgenres. Cela rend le principe de solidarité plus attentif à la réalité des violences et des discriminations croisées.
Cette précision ne demande pas de parler à la place de qui que ce soit. Elle demande de ne pas employer le mot « femmes » comme un filtre destiné à trier celles qui seraient jugées légitimes ou non. Une alliance politique perd son sens lorsqu’elle transforme la vulnérabilité d’une partie des personnes concernées en sujet de débat permanent.
À quoi ressemble la sororité dans la vie quotidienne ?
Le mot peut sembler très grand, presque solennel. Pourtant, ses formes les plus utiles sont fréquemment ordinaires. Elles ne donnent pas toujours lieu à un récit spectaculaire. Elles demandent parfois quelques secondes, parfois une présence dans la durée.
- Attribuer clairement une idée à la personne qui l’a formulée, lorsqu’elle est reprise par quelqu’un d’autre.
- Ne pas réduire une femme à son apparence, à sa vie sentimentale ou à son caractère supposé.
- Partager une information sur un droit, une formation, un emploi ou un dispositif d’aide sans la réserver à son cercle proche.
- Intervenir auprès d’une personne isolée lors d’une remarque sexiste, plutôt que lui demander ensuite pourquoi elle n’a pas répondu.
- Accepter qu’une autre femme refuse une demande, pose une limite ou ne veuille pas raconter son expérience.
La sororité se joue aussi dans la manière de parler des absentes. Dans beaucoup de groupes, une conversation change de ton lorsqu’une personne quitte la pièce : commentaires sur le corps, soupçons sur la vie privée, moqueries sur l’ambition. Refuser de nourrir ce mécanisme ne signifie pas idéaliser tout le monde. Cela signifie ne pas transformer le sexisme en loisir collectif.
Les symboles peuvent aider à rendre cette présence visible. Le violet, par exemple, occupe une place importante dans l’imaginaire féministe, avec une histoire distincte selon les pays et les mouvements. L’article consacré à la place du violet dans le féminisme en retrace les principaux repères. Une couleur ne remplace pas un geste d’entraide, mais elle peut permettre à des personnes de se reconnaître dans un espace où elles se croyaient seules.
Quelles sont les limites du mot « sororité » ?
Le succès d’un mot le rend vulnérable à l’emploi automatique. Il peut devenir une étiquette flatteuse collée à n’importe quelle relation entre femmes, ou un mot d’ordre qui interdit toute critique. Or, l’entraide n’est ni la loyauté aveugle ni l’obligation de défendre chaque décision prise par une femme au motif qu’elle est une femme.
La limite est particulièrement nette face à une personne qui exerce elle-même un pouvoir de domination ou de violence. La solidarité ne demande pas de nier les faits, ni de faire passer la protection d’une position sociale avant la sécurité des personnes touchées. Elle peut demander au contraire de prendre au sérieux une parole difficile, même lorsque cela dérange un groupe auquel on tient.
Ce qu’on ne sait pas mesurer simplement
Il n’existe pas de mesure unique qui permettrait de dire qu’un groupe, une entreprise ou une génération serait « plus sororale » qu’une autre. Le mot désigne des attitudes, des règles informelles, des formes d’organisation et des récits personnels. Ces éléments ne se laissent pas réduire proprement à un chiffre.
On ne peut pas non plus affirmer qu’employer le terme produirait, à lui seul, davantage de soutien entre femmes. Un vocabulaire partagé peut faciliter une discussion, donner un nom à une intuition ou rendre une attente plus explicite. Mais le passage des mots aux actes dépend du contexte, des rapports hiérarchiques et des ressources disponibles. Cette limite ne rend pas le terme inutile. Elle évite de le traiter comme une preuve.
L’histoire du féminisme montre d’ailleurs que les débats sur l’unité et les différences traversent le mouvement depuis longtemps. La présentation générale du féminisme dans l’Encyclopaedia Britannica rappelle la pluralité de ses courants et de ses revendications. La sororité n’efface pas cette pluralité. Elle désigne une manière de la traverser sans abandonner l’idée d’alliance.
Pourquoi porter ce mot ou un symbole féministe ?
Un mot porté sur soi ne remplace pas un engagement. Il ne protège pas automatiquement une personne confrontée au sexisme, ne règle pas un conflit au travail et ne dispense pas d’écouter. Il peut toutefois rendre une position lisible avant même qu’une conversation commence. Dans un lieu inconnu, cette lisibilité peut compter : un regard repère un signe, une discussion devient possible, une personne comprend qu’elle ne sera peut-être pas seule.
Cette fonction de signal est au cœur de ce que signifie porter une conviction. Le message n’est pas un argument complet. Il rend publique une position que l’on est prêt à assumer, avec la part de dialogue, d’inconfort ou de soutien que cela peut susciter.
Le poing levé est l’un des signes les plus reconnaissables de cette présence collective. Sur un t-shirt à col V orné d’un poing féministe, il associe l’idée de force partagée à l’expression « girl power », dont le sens a beaucoup circulé entre culture populaire et revendication politique. L’histoire et les ambiguïtés de l’expression girl power rappellent qu’un slogan gagne à être choisi pour ce qu’il dit réellement, pas seulement pour son effet graphique.
La sororité ne tient donc pas dans un vêtement. Mais un signe visible peut prolonger une parole déjà tenue, notamment lors de la Journée internationale des droits des femmes. Les repères proposés pour porter un message le 8 mars replacent ce geste dans le contexte d’une journée de mobilisation, plutôt que dans celui d’une simple occasion décorative. La sélection de messages féministes rassemble ainsi des mots et symboles destinés à être portés comme des prises de position visibles.
Questions fréquentes sur la sororité
La sororité concerne-t-elle seulement les femmes ?
Le terme désigne d’abord les solidarités entre femmes et les alliances construites face au sexisme. Les hommes peuvent soutenir des pratiques de sororité, notamment en refusant les comportements sexistes et en laissant de l’espace aux personnes concernées. Ils n’en sont pas les sujets centraux, car le mot répond à une expérience historique de mise à l’écart et de rivalité imposée.
Peut-on être en désaccord et rester dans une logique de sororité ?
Oui. La sororité ne demande pas l’unanimité sur tous les sujets. Elle demande plutôt de discuter sans rabaisser, sans recourir à des insultes sexistes et sans nier l’expérience de l’autre. Un désaccord politique peut être profond. La question est de savoir quelles méthodes sont employées et qui paie le prix du conflit.
La sororité est-elle une idée récente ?
Le mot est ancien dans son origine linguistique, tandis que son emploi féministe visible s’inscrit dans des histoires variées de mobilisations et d’entraide. L’idée d’alliance entre femmes ne date pas des réseaux sociaux. Ce qui est récent, c’est surtout la circulation très large du terme dans les médias, les entreprises et les conversations quotidiennes.
Est-ce prouvé que ce mot crée plus de solidarité ?
Non. Il n’existe pas de preuve permettant d’affirmer qu’employer « sororité » transforme, à lui seul, les relations sociales. Un mot peut rendre une expérience plus facile à nommer et favoriser une discussion, mais il ne remplace ni l’organisation collective ni les gestes concrets. Son effet dépend des situations et ne se mesure pas de manière simple.
Comment employer le mot sans le vider de son sens ?
Le plus simple est de le relier à une situation précise. Parler de sororité a du sens lorsqu’il est question de soutien, d’écoute, de partage de ressources ou de refus d’une mise à l’écart. Le mot devient plus flou lorsqu’il sert seulement à flatter un groupe, à vendre une image ou à éviter de nommer un désaccord réel.
Conclusion
La sororité n’est pas une promesse de proximité entre toutes les femmes. C’est une décision plus concrète : ne pas laisser le sexisme organiser seul les relations, les carrières, les prises de parole et les solidarités.
Le mot vaut par ce qu’il rend possible dans les situations ordinaires. Une personne soutenue dans une salle de réunion, une parole crue sans être mise en procès, un signe aperçu dans la rue : parfois, une alliance commence simplement par le refus de laisser quelqu’un seule.




